Notes sur Trump – Une histoire américaine

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L’élection de Donald Trump appelle une réflexion de fond sur les aléas de la démocratie représentative, mais aussi sur l’évolution des esprits et des rapports de force politiques aux États-Unis. (en réalité dans la plupart des sociétés occidentales)

Il faudrait suivre l’étonnant parcours du milliardaire misanthrope et revanchard au moins à partir de ses escarmouches contre la présidence Obama. Après tout, Trump a été un des plus bruyants birthers, signe, déjà, qu’il était prêt à toutes les manipulations. Il faudrait surtout suivre l’évolution de la politique américaine depuis les années 1980, en essayant de dégager le sens et les effets, de manière suffisamment nuancée, de la polarisation – la « guerre culturelle » – entre les liberals et les diverses tendances conservatrices.

Bien qu’elles aient été écrites à chaud, et qu’elles reflètent une part de stupeur devant le personnage et ce que signifie sa montée fulgurante au pouvoir, ces notes tentent d’esquisser une analyse générale du cas Trump.

 

7 novembre 2016 – Est-ce possible ?

1. « Je me borne à ceci : je suis ce monstre énorme,Je suis le démagogue horrible et débordé. »

Victor Hugo se désignait lui-même par ces vers. Difficile en les lisant aujourd’hui de ne pas penser à Donald Trump. Le personnage n’a pas cessé en effet de nous ramener à des formes antérieures de la politique.

Sa volonté affichée d’établir un lien direct avec le peuple en contournant les élites et l’establishment était un grand classique de la politique grecque et romaine. Les très riches, nous dit Aristote, tombent le plus souvent dans une démesure tyrannique, ayant été habitués dès l’enfance à avoir tout ce qu’ils voulaient et n’ayant jamais appris à obéir. (“I will respect the results if-I-win !”) Or un bon citoyen doit savoir commander et obéir. Platon avait déjà décrit en long et en large la psychologie du tyran. L’âme tyrannique abolit le principe de réalité, et semble dissoudre la frontière entre le vrai et le faux. Elle renverse la hiérarchie entre le désir de vérité et les désirs sensibles, et c’est d’ailleurs en quoi le tyran plaît. Il vit sa vie comme un rêve narcissique qui entraîne derrière lui une partie des déçus du réel, et même certains esprits raffinés mais fatigués, en attente de radicale nouveauté (“enfer ou paradis peu importe, du nouveau !” écrivait Baudelaire… L’appui de l’ineffable Zizek à Trump semble entrer dans cette catégorie.)

Sur le plan psycho-politique, le froid principe de réalité est généralement incarné par les élites dominantes. La réalité, c’est l’ordre établi. Et l’ordre, c’est elles, les élites. Le démagogue promet de donner un grand coup de pied au cul aux élites. Il parle aux passions populaires en cassant d’ailleurs les tabous créés par les morales dominantes. La morale de l’establishment, qui veut que le progrès passe aujourd’hui par la mondialisation et la fin des États nations, et qui voient ceux qui s’opposent à cette nécessité de l’histoire comme des ploucs irrationnels. La morale du contre-establishment libéral (au sens américain) des médias et des universités, occupé à mettre au point de nouveaux interdits et de nouvelles hiérarchies entre ceux qui maîtrisent les nuances de la rectitude politique (contre la réappropriation culturelle, la transphobie, etc.) et le white trash à rééduquer.

Trump est le big bad american, l’éternel cow boy sans foi ni loi, le parvenu kitsch qui se fait applaudir en étant le contraire de tout ça, non seulement par les thèses qu’il défend (protectionnistes, nationalistes, xénophobes, machistes) mais surtout par son style, son assurance tonitruante, son manque total du corset de la pudeur, sa vulgarité assumée, son irrespect gourmand pour les faits (respecter les faits est une règle et pourquoi les cancres qui s’assument devraient-ils suivre les règles?)

Il place les intellectuels de gauche sur la défensive, en sachant bien mieux parler au peuple qu’eux, empêtrés qu’ils sont désormais à définir des nouveaux péchés qui rejettent en général les classes populaires dans les limbes d’une impureté morale ouvertement méprisée. Et par tous ses inquiétants excès, il les force soit à voter Clinton, avec l’establishment, soit à regarder en face leur impuissance, soit à rêver de “safe spaces”, universitaires ou autres, à l’abri du monde réel.

Trump me dégoûte, comme un gros clown lubrique. Mais j’avoue qu’il intéresse la part de moi-même qui aime Dostoïevski, Céline, Bukowski, Houellebecq, ou même les films d’horreur de série B. Il montre l’envers de la médaille, “l’énorme, horrible et débordé.” Un gros dégueulasse. Mais les gros dégueulasses sont des révélateurs.

Leur place n’est cependant pas à la Maison Blanche. Qui voudrait de Bukowski président ? (En réalité, Bukowski est bien plus moral que Trump… mais c’est une autre histoire.)

Pas très rassuré, je voterais donc pour Hilary la fauconne, en espérant ainsi éviter le pire, ce qui n’est jamais sûr.

 

9 novembre 2016 – Comprendre

2. Essayer de comprendre. Il y aura d’ailleurs une industrie au moins qui se portera à merveille : celle des trumpologues.

Côté pile, comprendre la démagogie. Comment elle se branche sur la colère et la nourrit. Comment le déni des faits devient une drogue addictive. Comment le mépris affiché pour les codes moraux de l’élite politique ou de la contre-élite intellectuelle séduit ouvertement ou secrètement. La phrase du mois : donnons un grand coup de pied dans la ruche ! on verra bien ce que ça donne !

Mais comprendre aussi le désaveu des élites. Vieille idée de la pensée politique : une élite désavouée l’a généralement mérité. Désaveu de la connivence entre la mondialisation et le 1%. Des connivences de Clinton avec Wall Street et les faucons du Pentagone. Désaveu des intellectuels libéraux et autres chantres de l’ouverture, qui se soucient assez peu des white trash laissés pour compte, sauf pour se moquer de leur life style arriéré. Désaveu de la réduction d’un enjeu aussi complexe que l’immigration de masse à une question de bons sentiments.

Ne rien simplifier. Une partie de l’élite a voté Trump. Les banlieues cossues des grandes villes ont voté Trump. He grabbed them by the pu$$y : baisses d’impôt, pas de mesures coûteuses pour l’environnement, America will be great again etc. L’épisode final du FBI a eu son effet. Les difficultés que rencontre souvent le vote des noirs et des minorités a de nouveau plombé les démocrates. Bien des jeunes ont sans doute laissé passer le train, du creux douillet de leur safe space universitaire. Clinton a fait face, comme femme, à des exigences qu’on n’avait pas pour Trump.

Un paradoxe : la gauche dit souvent aimer le politique comme lutte, comme ouverture au conflit, mais au fond elle demeure “progressiste”, au sens d’une philosophie de l’histoire où il y aurait une vérité en marche, ralentie seulement par les réactionnaires.

Peut-être que la mise en cause du mantra du libre-échange aura des effets positifs. On s’accroche à ce qu’on peut. Mais triste jour pour l’écologie, pour les immigrés, pour la tolérance, pour une certaine idée de la décence intellectuelle.

 

6 janvier 2017 – Trumperies ou l’Empire en folie

3. Donc les agences de sécurité américaines ont d’abord nui à l’élection de Clinton en rouvrant l’affaire des courriels quelques semaines avant le vote Et maintenant elles accusent les Russes d’avoir comploté pour élire Trump… comme si leur propre action n’avait pas eu une influence encore plus grande à cet égard.

4. Les tensions entre Trump et une partie de l’establishment républicain sont du jamais vu dans la politique américaine. Les deuxenjeux de fond semblent être le rapport à la Russie et la politique économique. Trump semble vouloir revenir sur la tradition libre-échangiste des républicains qui dure depuis au moins Reagan et il semble raisonner plutôt en réaliste, en manière internationale, qu’en interventionniste à tous crins. (Il faut dire “semble” quand on a affaire à un tel comédien) À cela s’ajoute des inimitiés féroces. McCain, par exemple, a l’air de vouloir régler ses comptes à celui qui s’est moqué de son statut de héros du Viet-Nam. Pas mal de flammèches à venir. L’impeachment down the road ? (Mais ne pas se laisser trop aller au wishful thinking…)

5. Le drôle de couple Trump-Poutine. Citizen T. a accumulé les pointes à l’égard de l’élite de Washington et les louanges envers l’homme fort de Moscou. Proposé à Hollywood, un tel scénario aurait été jugé farfelu et rejeté. Mais il y a tout de même une logique, celle du goût d’un pouvoir direct et autoritaire, méfiant à l’égard des médiations. Proximité de posture. Les habits de président ramèneront-ils néanmoins Trump à une attitude plus traditionnelle à l’égard de l’adversaire russe ?

6. Les tensions entre l’Empereur, le sénat et les représentants auront un côté fascinant. Mais elles comportent aussi des risques. Car la recette éprouvée pour refaire l’unité impériale, c’est la guerre. Restera à trouver laquelle. Malheureusement pour le Moyen-Orient, ça demeure la zone de prédilection.

7. Les puissances hégémoniques deviennent particulièrement dangereuses quand se dessine l’horizon de leur déclin, même s’il ne s’agit que d’un déclin relatif. Au-delà du spectacle parfois loufoque, les années et décennies à venir ne seront certainement pas de tout repos.

 

12 janvier 2017 – L’étrange séduction

8. Essayer de comprendre la séduction que semble exercer le nouvel empereur (au moins pour certains, y compris parmi la gauche populiste, où plusieurs semblent préférer Trump à Obama)

9. Les cibles principales de ses discours sont l’élite liberal, au sens américain, les grands médias, Hollywood : une certaine “gauche” bien-pensante et vertuiste. Or cette “gauche” est souvent jalousée, détestée, jugée hypocrite (Meryl Streep qui présente les “rich and famous” de sa tribu comme des victimes…), donneuse de leçons, méprisante (“basket of deplorables”, disait Clinton d’une partie de ses adversaires). Donc, tous ceux qui n’aiment pas cette élite trouve en Trump celui qui donne satisfaction à leur affect.

Savoir canaliser l’antipathie envers l’élite, si possible de manière crue et directe, a d’ailleurs toujours été l’atout principal des démagogues.

10. Trump est plein de défauts spectaculaires, colérique, mégalomane, manipulateur, menteur, entêté, revanchard et j’en passe. Ce qui, paradoxalement, le rend “humain”. “I’m not perfect”, avait-il d’ailleurs dit après qu’un journaliste ait assez sournoisement, il faut l’avouer, diffusé ses propos sur le “pussy grabing”.

Il y a curieusement quelque chose qui plait dans cette imperfection et cette vulgarité tonitruante. Obama avait parfois l’air d’un Saint qui gravissait la montagne pour mener l’Amérique à sa rédemption, et que seule la malveillance des autres empêchait d’avancer au rythme voulu. Ou du moins était-ce l’image que lui et ses partisans tentaient de donner. Or les saints, ça finit par fatiguer. Trop loin de nous. Un big bad American, voilà qui reposera de Saint Obama.

11. Reste un gros morceau à comprendre, moins anecdotique. L’élite économique, surtout quand elle a un style de parvenu, déplaît moins que d’autres élites, surtout l’élite intellectuelle.

Les intellectuels ont du mal à comprendre jusqu’à quel point on les trouve chiants. Un intellectuel de gauche qui pontifie sur les intérêts du peuple agacera bien plus qu’un milliardaire qui ne paye pas ses impôts et qui gueule des exagérations comme au bar du coin. D’ailleurs, tout le monde ou à peu près peut se reconnaître dans le désir d’argent. Ce n’est pas tout le monde qui juge utile ou même tout à fait normal de passer sa vie dans les livres et de finir par parler comme un livre. Et il faut bien dire aussi qu’une partie des intellectuels suintent le mépris à l’égard des “aliénés”, prisonniers du “consensus social”. Plus ils se veulent radicaux, d’ailleurs, plus ils ont l’air de se prendre pour une secte d’élus qui est la seule à tout comprendre et à échapper au mal.

12. Il faudrait ajouter bien d’autres choses, y compris la persistance du mythe américain des bâtisseurs d’empire plus grands que nature. N’empêche, Trump semble à ce point semer la zizanie dès qu’il ouvre la bouche ou qu’il tweet qu’on voit mal comment sa personnalité abrasive ne finira pas par se retourner contre lui. Déjà, sa continuelle tête de mal engueulé commence dangereusement à ressembler à un remake, alors que sa présidence n’est même pas encore commencée…

Il me fait parfois l’impression d’une sorte de Néron qui va continuer à tweeter après avoir mis le feu à Rome (Washington).

 

16 janvier 2017 – Non, l’Empereur n’est pas post-moderne

13. Les termes de post-vérité et de post-factuel ont en ce moment leur quinze minutes de gloire dans une certaine classe médiatique. (qui a toujours eu du mal à résister à ces mots creux qui donnent à peu de frais un air déniaisé.)

Une première critique souvent faite : on n’a pas attendu Trump pour découvrir que la politique peut carburer et a toujours carburé au moins en partie à autre chose qu’à la vérité. Donc parler d’une ère nouvelle de post-vérité revient à dire une non-vérité. Par l’emploi du mot, ceux qui prétendent combattre la chose donnent ainsi plutôt l’impression, involontairement, de la confirmer.

Depuis qu’il y a de la politique, on sait que le langage peut y être employé avec succès non pas (ou seulement) pour dire la vérité, mais pour créer une nouvelle réalité en manipulant des affects. Trump vient d’en donner un nouvel exemple dans ses propos sur l’Europe. Il commence par affirmer que Berlin traite l’Union européenne comme l’extension de sa volonté et de ses intérêts. En disant cela, il sait qu’il peut tabler sur une large méfiance envers l’Allemagne et incliner beaucoup de monde à accepter le reste de son propos. Il associe ensuite Merkel aux réfugiés et à un mélange de démesure et de naïveté compassionnelle. De nouveau, gros succès dans les chaumières. Il relie enfin le Brexit à ces deux premières suggestions, voulant donner aux Anglais le sentiment qu’ils ont eu raison de quitter l’Union.

En quelques phrases habiles, Trump vient de doubler Poutine comme porte-voix étranger de la méfiance des Européens envers l’Union et sa technocratie déconnectée. Comme d’habitude, bien des faits qu’il cite peuvent n’avoir que de lointains rapports avec le réel, mais ce n’est pas ce qui compte. L’analyse vise d’abord l’efficacité.

Et si elle est efficace, c’est sans doute parce que quelque chose ne tourne pas rond, en effet, dans le projet européen. Ce qu’il faut aussi comprendre, c’est donc une vieille affaire : la façon qu’a la démagogie de rejoindre des vérités à travers le mensonge.

Ou pour le dire de façon paradoxale : le mensonge exprime souvent mieux la vérité de l’affect – est plus adéquat à sa réalité – que ne pourrait le faire la vérité.

 

26 janvier 2017 – Trump et le peuple

14. On qualifie assez généralement Trump de « populiste ». Le terme relève en partie d’une sorte d’alchimie politique qui joue sur les multiples significations du mot peuple. Au sens courant, du moins en français, est populiste celui qui flatte les passions populaires.

Quelles sont les passions populaires ? Si on suit Machiavel, elles se ramènent à un désir de ne pas être dominé. Comment un milliardaire autoritaire comme Trump peut-il être vu comme le champion d’un désir de ne pas être dominé ?

Il faut d’abord rappeler que ce sont surtout les classes moyennes blanches vivant en banlieue et dans les petites villes qui ont voté Trump. C’est ici que commence l’alchimie. Tout ce beau monde, en effet, est présenté par Trump comme le peuple et se voit comme le peuple.

D’ailleurs le mot « people », en anglais américain, a une connotation qui renvoie non seulement ou même d’abord à une hiérarchie sociale et économique, mais aussi et peut-être surtout à l’opposition entre « le monde ordinaire » et les « sophistiqués ». Voilà l’atout majeur dans le populisme de Trump : le peuple qu’il évoque est moins l’opposé de l’élite économique que l’opposé de l’élite politique, intellectuelle et culturelle. L’élite économique est symboliquement rattachée au peuple, surtout si elle cultive un style de parvenu, direct, effronté et frondeur, un style « peuple ». Le désir d’argent est d’ailleurs celui que tout le monde peut comprendre, celui que toute la vie contemporaine, les médias, Hollywood, les loteries, mettent constamment en scène. Les milliardaires ne sont que les champions d’un désir commun.

Il y a certainement un lien ici avec un aspect du fond protestant de la culture américaine. Pas de clergé qui constitue un corps séparé et symboliquement supérieur au peuple ! Pas de caste de Brahmanes donneurs de leçon ! Et surtout pas de substitut au clergé sous la forme d’une caste de têtes d’œuf universitaires qui dirait quoi penser sur la justice, les relations raciales, l’écologie, etc. Le red neck qui s’assume préfèrera donc de loin un milliardaire menteur et vulgaire à la domination humiliante de nouveaux moralistes qui visent à contrôler ses instincts. Encore plus si la political self-righteousness prend la forme stridente et adolescente que lui donne la jeunesse dorée des campus.

Au fond, la culture américaine a produit à dose plus forte qu’ailleurs cette équation très utile pour les Trump de ce monde : on aime mieux celui qui nous exploite que celui qui nous fait la morale.

Tout cela est bien sûr facilité par le jeu complexe des rapports entre la majorité et les minorités. « Vous, les fondateurs de la grandeur américaine, vous les Wasps (on ne le dit plus mais on le pense), une élite politique dévoyée a trouvé son intérêt à mettre votre énergie au service de minorités plus ou moins parasitaires, dont certaine poussent l’outrance jusqu’à voter illégalement. Donnez moi votre confiance and I’ll make America (you) great again ! »

Alchimie fondée largement sur la peur du déclin démographique de cette majorité et du déclin de l’Amérique.

Quel contrepoison à ces peurs, ces ressentiments et ces illusions ? Quelle parole possible pour l’intellectuel, s’il veut échapper à la caricature utile qu’on le force à jouer ? Faudra-t-il attendre que se produisent les pires conséquences pour arriver à déjouer tous ces pièges ?

 

1er février 2017 – Vu de la gauche

15. La montée de la droite populiste en Amérique du nord et en Europe donne lieu à une foule d’analyses, à gauche, qui sont elles-mêmes révélatrices de la situation politique.

Deux tendances principales, avec leurs variantes plus ou moins radicales, se confirment. Elles entraînent des réactions différentes au phénomène Trump, au Brexit, etc.

i- Les lectures morales et psycho-politiques

Thèse : Des démagogues créent ou exagèrent des peurs, manipulent l’opinion, des couches sociales cèdent à la facilité des régressions identitaires ou de l’égoïsme de classe. Le phénomène irait donc contre la raison et contre la raison historique, qui tendent toutes deux au dépassement des particularités.

Le remède : la pédagogie progressiste et pluraliste, pointer du doigt les mensonges et l’immoralisme, faire les rapprochements qui s’imposent avec le passé fasciste pour disqualifier les tentations populistes. Surtout, ne pas faire le jeu des dérives droitières et xénophobes en légitimant les thèmes de l’identité nationale, de la défense des classes populaires contre les effets de la mondialisation, etc.

Limites : ce discours est surtout tenu par les intellectuels et universitaires, par une frange de la petite bourgeoisie urbaine et médiatique, par les élites politiques et économiques. Un des enjeux, ici, est de savoir si la gauche universitaire post-nationale (devenue telle en partie par conviction universaliste, par intérêt de classe et par habitus : les colloques subventionnés à l’étranger et le réseautage sans frontière assurent tout de même plus de capital symbolique que de se colleter aux ploucs du coin) ne fait pas le jeu de la mondialisation financière et économique, malgré ce qu’elle peut en dire. Un exemple paradigmatique : Hardt et Negri comme possibles idiots utiles de la mondialisation capitaliste.

ii- Les lectures socio-économiques (auxquelles s’ajoute parfois une dimension socio-anthropologique)

Thèse : La mondialisation crée des perdants, notamment les vieilles classes ouvrières des pays du nord, marginalisées économiquement, perdant leur prestige de principal pôle d’opposition au système au profit des minorités de toutes sortes, et éprouvant parfois durement la perte de leurs vieux repères nationaux. Constitution d’une sorte de « white trash » occidental, pour prendre l’énergique terme américain, qui d’ailleurs n’intéresse plus guère les intellectuels progressistes. Les théories de la justice, par exemple, genre dominant de la philosophie politique en Amérique du nord, semblent trouver bien plus intéressants, désormais, les LGBTQI, ou même les animaux, que les ouvriers.

Ce serait cette marginalisation économique, sociale et symbolique qui créerait le terreau des droites politiques et identitaires.

Le remède : renouer avec les nouveaux exclus et ne pas les abandonner aux populismes de droite. Éviter de faire ce qu’auraient trop fait, par exemple, aussi bien la gauche liberal américaine que tout un pan des socialistes français. C’est le projet d’une nouvelle gauche populiste, genre Sanders ou Mélenchon, ou même, sur le plan théorique, quelqu’un comme Michéa, ou, au Québec, ceux qu’on appelle les conservateurs de gauche. (On cite souvent comme exemple des intellectuels proches du groupe Société). Attaquer par ailleurs la gauche « multi », « post-moderne » et post-nationale pour montrer sa complicité implicite, malgré ses belles intentions affichées, avec la mondialisation capitaliste qui sert le 1%. Défendre l’État national dans son rôle de principal lieu d’articulation d’un débat démocratique qui peut faire contrepoids au marché mondialisé et aux effets démobilisateurs d’une gestion de la société par le droit.

Limites : Une tiédeur parfois étonnante à l’égard des luttes pluralistes et une tendance au catastrophisme décadentiste qui renforce un climat intellectuel conservateur marqué par la grande déploration à l’égard de presque toutes les manifestations de la modernité (Parfois renommée post-modernité pour mieux la combattre) La perte du vue du fait que la mondialisation a permis l’enrichissement relatif d’une large partie du “sud” (notamment en Chine et en Asie plus largement) et que la justice exigeait sans doute la perte de la primauté occidentale. Une erreur de diagnostic: ce sont tout autant, et même plus, les classes moyennes que les classes ouvrières qui votent pour la droite dite populiste.

Malgré leurs limites et leurs angles morts, les deux perspectives semblent néanmoins éclairer une partie de la situation actuelle. Malheureusement, on voit très peu de débats sereins et substantiels entre ces tendances opposées.

Le premier groupe se contente souvent d’accuser le second de faire le jeu de la droite populiste et régressive, le second se contente souvent d’accuser le premier de faire le jeu de la droite économique mondialisée et d’un progressisme aveugle. Dans les deux cas, il semble y avoir une part de vérité. Du moins il faut sobrement constater que ce sont ces deux versions de la droite qui occupent le devant de la scène (sauf lors des intermittents spectacles compensatoires de la rue) et gagnent du terrain, pendant que les gauches s’adonnent à leurs dialogues de sourds.

 

11 février 2017 – Mieux vaut en rire ?

16. Non mais quel énergumène… On dirait un croisement entre le père Ubu, Omer Simpson, Kim Jong Il et un greedy caricatural ressuscité de Dallas ou Dynasty.

Une encyclopédie vivante d’un certain mauvais goût américain : son appartement doré au sommet d’une tour (sa tour), sa pauvre femme paradée comme une barbie, ses cheveux impossibles, ses coups de gueule Hénaurmes de clown-twitter mal dégrossi, ses signatures de décrets entouré d’une Cour servile, comme Louis XIV sur sa chaise percée…

Et avec tout ça exerçant l’étrange séduction des hommes d’action qui méprisent le doute et le questionnement pour mieux foncer tête première, même si c’est dans l’absurde, le ridicule, l’injuste, le sordide et le dangereux.

La blague de John Oliver : Make Trump Drumpf again. Je ne sais pas si Drumpf est vraiment le nom d’origine de sa famille allemande, mais il lui va comme un gant. Et il a le mérite de rappeler ses liens à un pays dont on aurait pu aussi, il n’y a pas si longtemps, juger les ressortissants suspects.

Drumpf 1er… Vieux souvenir d’enfance qui remonte à la surface : Le Schroumpfissime. Si ma mémoire est bonne, tout ce qui entourait ce schtroumpf parvenu au pouvoir était de couleur or. Un palais kitsch. Une vanité susceptible et ridicule, y compris au sujet de la foule qui devait acclamer son « inauguration ». Le Drumpfissisme.

Rire du pouvoir est une vieille affaire et on sera maintenant servi comme jamais, tant la matière semble inépuisable. Ne pas oublier par contre que le rire opère parfois une sorte de domestication illusoire en rendant ce dont on rit encore plus présent et familier, ou encore en procurant à peu de frais un rassurant sentiment de supériorité. Il y a déjà là-dessus un article du New Yorker dont le titre en dit long : “How jokes won the élection”

Combattre Trump par le cynisme, n’est-ce pas en effet apporter de l’eau à son moulin ? Mais rire quand même… Et se moquer aussi des États-Unis, première puissance mondiale, pays de Yale, Harvard, Columbia, Princeton, de la NASA et de Silicon Valley, de Washington, Jefferson, Lincoln, de Luther King et Rosa Park, de Hemingway et Roth, terre d’asile de tant de penseurs, artistes, écrivains venus de partout, et qui tout à coup accouche de ça : Trump président.

Comme si Dieu ou l’Histoire s’était converti à l’humour absurde.

 

16 février 2017 – Roulette russe

17. Trump est l’énergumène qu’il est, mais il faut persister à démêler les divers aspects du phénomène et ses conséquences. À moins que le navire ne coule sous nos yeux avant même d’avoir produit le moindre effet durable ?

L’iceberg russe aurait-il raison de l’arrogant Titanic ? La normalisation des rapports avec Moscou était pourtant un des aspects intéressants, et jusqu’à un certain point souhaitables, de la posture du nouvel Empereur. (Laissons de côté tous les débats qu’il faudrait ouvrir là-dessus) On doit toutefois admettre que Trump a été ici, comme sur tout le reste, d’une témérité fantasque qui lui revient maintenant en plein visage.

“Russia, if you’re listening, I hope you’re able to find the missing emails”. Faire appel à la Russie contre sa rivale, dans le contexte américain ! Nommer des milliardaires russophiles à la tête d’administrations dressées à la méfiance envers Moscou depuis des générations. Multiplier les éloges de Poutine.

S’il tombe ce sera sans doute par là. Que les étudiants ou tout autre opposant manifestent, on peut penser que ça l’amuse. Mais si l’establishment de la sécurité et de la défense se range peu à peu contre lui it’s a new ball game, dont les effets ne seraient d’ailleurs pas tous bénéfiques. C’est une des tensions majeures du statut de république impériale : la volonté du peuple (plus ou moins…) est une chose, le rôle mondial de l’Empire tel que compris par l’élite politique de Washington en est une autre. C’est bien gentil, les milliardaires qui commercent avec la Russie, la fréquentation des oligarques, tout ça, mais le Léviathan n’entend pas à rire dès qu’il s’agit de la pure puissance.

Le thème de la responsabilité et de la fierté impériale est donc l’angle par lequel l’élite politique, dénigrée pendant des mois de campagne électorale, pourrait prendre sa revanche sur ces parvenus de la société civile. Hegel aurait vu juste : le sérieux et le tragique de l’État moderne est dans la force, la démocratie n’est qu’un aménagement qui vient après, et qui n’est toléré que s’il demeure compatible avec la raison d’être de l’État.

On verra la suite, mais il y a tout de même apparence de tempête au baromètre de l’impeachment…

 

10 mai 2017 – Wishful thinking ?

18. On a tendance à l’oublier un peu, celui-là. Faut croire qu’on se fait à tout. Tel jour, il semble vouloir déchirer le traité de libre-échange nord-américain en présentant le lait québécois comme une menace apparemment pire que la Chine. Puis le lendemain il a déjà d’autres chats à fouetter. (Un grand fouetteur de chats.)

Brève discussion ce matin avec un collègue en relations internationales. Entre spécialistes, il semble que la question n’est plus de savoir s’il y aura impeachment ou pas, mais plutôt de savoir quand et pour quels motifs. Un des scénarios actuels : il tombera pour avoir menti au Congrès au sujet de la surveillance dont il dit avoir été l’objet. Mais sous ce prétexte, ce sont les liens avec la Russie qui seraient l’enjeu réel, comme on peut d’ailleurs le penser depuis longtemps.

Si Trump tombe pour cette raison les réactions seront variables. Beaucoup se réjouiraient bien sûr qu’il quitte la scène, peu importe le motif. D’autres jugeront que l’événement n’a pas grand chose à voir avec la démocratie : l’Empire se débarrasserait ainsi d’un énergumène qui dessert ses intérêts. Et le climat international ne s’en trouverait guère amélioré.

Mais peut-être n’est-ce là que du wishful thinking d’universitaires… These people are bad.

 

16 mai 2017 – L’Empire contre-attaque

19. Encore l’épouvantail russe. Mais on a clairement l’impression, cette fois, que certains grands médias américains font flèche de tout bois pour discréditer Trump encore un peu plus, en présentant l’information de manière tendancieuse. Ce n’est peut-être pas du “fake news”, mais on en est pas loin.

Donc un officiel américain fait couler de l’information selon laquelle Trump aurait communiqué aux Russes de “l’information classifiée”. (Cet officiel agit-il, se faisant, comme un représentant de l’État doit agir ?) Voilà le grand titre qui circule depuis hier dans le monde entier. Ensuite, on entend deux défenses différentes de la part de la Maison Blanche et de Trump : i- c’est faux ; ii- le président est dans son droit de communiquer aux Russes de l’information sur les menaces terroristes qui viennent de l’État islamique.

Cette fois, nouveau grand titre dans certains médias : Trump affirme avoir un “droit absolu”.

Il semble assez clair qu’il y a ici effort de manipulation de l’opinion par la manière de présenter l’information, manière qui accentue l’image d’un président irresponsable et dangereux pour les États-Unis.

Que Trump soit irresponsable et à bien des égards dangereux pour les États-Unis (et le monde), est tout à fait possible. Il paraît indéniable qu’il défend plusieurs politiques régressives, qu’il répand méfiance et haine, et qu’il contribue à l’instabilité de l’ordre international.

Mais ici la question est plus limitée. Il s’agit de savoir s’il est irresponsable de communiquer aux Russes de l’information sur les menaces terroristes. Or, il n’est pas clair que la réponse soit oui. Cette initiative pourrait au contraire être vue comme un moyen de maintenir un terrain d’entente minimale entre les deux principales puissances militaires mondiales, ce qui pourrait ne pas être une mauvaise chose en soi. Admettons au moins qu’il y a un débat légitime à avoir sur ce sujet, et que la manière de présenter l’affaire par certains médias semble avoir pour but d’empêcher de discuter le fond de la question.

On se retrouve alors devant deux questions générales.

i- Contre un adversaire détestable, tous les coups sont-ils permis? Y compris la manipulation d’information tant dénoncée par ailleurs, et avec raison, quand elle vient du camp Trump ?

ii- Et surtout : est-ce que les diverses formes de l’opposition à Trump se valent ? La critique démocratique de Trump peut-elle impunément s’allier à une critique liée à la défense de l’hégémonie impériale américaine ? Si c’est au nom de cette hégémonie qu’on le discrédite, quels effets cela produira-t-il ? Assistons-nous à une nouvelle forme d’inféodation de certains “liberals” à un programme impérialiste de fait ? (opération facilitée par l’association rhétorique de l’hégémonie américaine avec la défense des valeurs “démocratiques”)

On a parfois l’impression que, pressés d’en finir, certains ne sont pas trop regardant sur les moyens, les stratégies et les conséquences.

 

19 juin 2017 – L’enlisement

20. Washington a toujours été propice aux escarmouches interminables où toute action semble suspendue. Rien de tel, pour ralentir les élans présidentiels, que la glu des comités du sénat ou de la chambre. La politique électorale est une guerre de mouvement. Après on tombe dans la guerre de tranchées, qui ralentit tout, ainsi que l’ont souhaité les Pères fondateurs.

Pour pasticher les analyses de Max Weber sur la retombée du charisme après son institutionnalisation, il faudrait parler de la “routinisation du trumpisme”.

Il y a une étrange dialectique propre à la politique américaine. Les poids et contrepoids de la constitution ralentissent fortement le jeu. C’est voulu, et on est souvent tenté de dire : tant mieux ! Mais il en résulte aussi une difficulté à faire passer la volonté populaire dans les lois et les politiques, d’où nait un sentiment de frustration et de cynisme sans doute favorable au populisme de droite. Et la roue tourne, de frustrations en frustrations.

Pendant ce temps, par contre, l’armée américaine abat des avions syriens sous prétexte de protéger les “bons rebelles”. Fuite en avant risquée d’un président affaibli et désormais tenu de prouver par le sang sa volonté de s’opposer à Poutine ?

À tout le moins, la vague idée de s’entendre avec les Russes – ne serait-ce que sur une base minimale – semble maintenant de l’histoire ancienne. Les Faucons et l’appât du gain l’ont emporté. Avec des ventes d’armes d’au-delà de cent milliards à l’Arabie Saoudite, on pouvait s’attendre à ce que les États-Unis mettent encore un peu plus leur poids derrière le camp sunnite. Voilà qui risque toutefois de leur compliquer la vie en Irak. Les sables du Moyen-Orient pourraient bien être à leur tour – et à nouveau – une terre d’enlisement.

Faut se parler de… constitution. Really?

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Gémir, pleurer, prier est également lâche.
                   Vigny, La mort du loup

Le juste opposera le dédain à l’absence,
Et ne répondra plus que par un froid silence.
                   Vigny, Le mont des Oliviers

Le Canada est ce vaste territoire où l’ambition, la mystique, le hasard, le froid, la force et l’ennui ont réuni trois principaux parcours historiques : celui des nations autochtones, celui d’une société héritière de la Nouvelle-France et celui, devenu dominant par la grâce d’une conquête, du Canada anglais.

Les autochtones ont longtemps été marginalisés et le sont encore, comme si leur fonction essentielle restait de fournir aux autres Canadiens leur dose nécessaire de mauvaise conscience et quelques œuvres d’art pour décorer des ambassades.

Les circonstances et des intérêts réciproques ont imposé aux Canada anglais et français de se parler politique : 1791, 1848, 1867, 1971, 1982, 1987-1991… sans jamais que la conversation ne surmonte toutefois les malentendus sur la nature du pacte imposé par l’histoire. Le Québec veut du bi- ou du multinational, le Canada anglais veut du One Nation, le pluriel étant alors réservé à la pluralité des provinces ou à la pluralité quasi infinie des « cultures ». (Voilà pourquoi il semble plus simple, agréable, inoffensif et électoralement rentable, pour Trudeau fils, de danser avec des turbans sikhs sur la tête, plutôt que de faire le moindre signe d’ouverture à l’endroit des demandes québécoises pour dépasser le diktat constitutionnel de Trudeau père.) … Continue reading

Refusing Conversation

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I will not give you a penny more than you deserve
I don’t know why you bother asking anymore
All of your charm couldn’t make me change my mind
I will not give you a penny more than you deserve
…Whoa, for a lover, no one compares to you.
            The Skydiggers, “A Penny More

The hard Canadian
He don’t have much to say
But he hurts your feelings
Almost every single day
            Gordon Downie and the Country of Miracles, “The Hard Canadian

The Quebec government would like to have a conversation about the place of Quebec in Canada. They’ve published a document, Québécois : Notre façon d’être Canadiens / Quebecers: Our Way of Being Canadian, about their thinking and they’d like to hear back.

Not everyone’s open to this, however. “Vous connaissez mon opinion sur la Constitution,” replied the prime minister before the document was even released, “on n’ouvre pas la Constitution.” And if that’s too curt for you, here’s the sadly predictable conclusion of Andrew Coyne’s latest opinion piece in the National Post: “The same debates, the same fallacies, the same doubletalk, and all of it just as pointless and unnecessary as ever. There is no problem these proposals would solve, no power Quebec needs it does not already have. There is only the inexhaustible self-importance of its political class. How about we just don’t?”

Are these men clear about what’s being asked? There’s no “couteau sur la gorge” this time, nor even the suggestion, such as the one made by the wise but frustrated Charles Taylor in 1992, that Quebec issue an “ultimatum” should the conversation fail, that it “would signify the end of the country” (Taylor called for coupling this with “an expression of openness” so as to avoid “damaging the interlocutor.” As if). Some fellow Canadians are merely expressing a desire to talk. They’re dissatisfied about something and they want to see if we can work it out. Isn’t it the obligation of every good citizen to at least listen to them with an open mind?

Yes, there appears to be little new in the document (though I haven’t finished reading it yet). But what is new – and this is a major difference from the past – is not only the way it’s being presented but also the context. There’s no referendum on the horizon. The forces of sovereignty are extremely weak. Coyne, and evidently Trudeau, take this to mean not that we have an opportune moment here but that the issues raised can be dismissed, if not ignored outright. They’re wrong. We have a duty to respond – critically, if need be, but constructively.

More to come.

Donald Trump and Yuval Noah Harari

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Introducing for the first time
Pharaoh on the microphone
Sing all hail
What will be revealed today
When we peer into the great unknown
From the line to the throne
          The New Pornographers, “The Laws Have Changed

Informed of a rival’s demise, the scheming, turn-of-the-19th-century French diplomat Talleyrand could be heard muttering, “I wonder what he meant by that?” So goes “the great game of politics,” in which even death is perceived as but another move. Of course, real politics is no game; still, there’s a long tradition of confusing the two. It’s the same with war, which is why Clausewitz once felt it necessary to declare that “war is no pastime; it is no mere joy in daring and winning, no place for irresponsible enthusiasts. It is a serious means to a serious end.”

To treat something serious as if it were a game is to aestheticize it − to take it out of the domain that we might call “the practical” and put it in “the aesthetic.” The practical is where we strive to fulfil our values or interests; to do things, that is, for our sakes. By contrast, in the aesthetic we take on a disinterested attitude and so do things for “their own sakes,” as the saying goes. This can be a lot of fun, and fun is the ultimate goal, but we can only reach it indirectly, which is why, to repeat the point, a game’s rules are respected for their own sakes rather than for some practical end. Why should I kick the ball in that goal or shoot the puck in this net? Because that’s how the game is played, nothing more. And why can’t I pick up the ball with my hands or kick the puck in with my skate? Because these things would violate the rules − rules, again, which exist simply because we couldn’t play without them. Of course it’s possible to play a game seriously, which is what professional athletes do, for example. But their salaries or glory are things that exist outside of the game, in the practical rather than in the aesthetic, since one can always play for free or without a care for the recognition of others.

There are three other modes of the aesthetic, and these exist alongside playing for fun and often overlap with it. They are disinterested appreciating, as when you savour something or enjoy its beauty, whether it be an artwork, a fine wine, or a person; disinterested imagining, when you fantasize by using your imagination in ways unrestricted by fact, letting it “run free”; and disinterested presenting, when you put on an entertaining show, a spectacle. … Continue reading

Donald Trump and John Rawls

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“We’ve gone on holiday by mistake.”
                             Withnail and I

Informed of a rival’s demise, the scheming, turn-of-the-19th-century French diplomat Talleyrand could be heard muttering, “I wonder what he meant by that?” So goes “the great game of politics,” in which even death is perceived as but another move. Of course, real politics is no game; still, there’s a long tradition of confusing the two. It’s the same with war, which is why Clausewitz once felt it necessary to declare that “war is no pastime; it is no mere joy in daring and winning, no place for irresponsible enthusiasts. It is a serious means to a serious end.”

To treat something serious as if it were a game is to aestheticize it − to take it out of the domain that we might call “the practical” and put it in “the aesthetic.” The practical is where we strive to fulfil our values or interests; to do things, that is, for our sakes. By contrast, in the aesthetic we take on a disinterested attitude and so do things for “their own sakes,” as the saying goes. This can be a lot of fun, and fun is the ultimate goal, but we can only reach it indirectly, which is why, to repeat the point, a game’s rules are respected for their own sakes rather than for some practical end. Why should I kick the ball in that goal or shoot the puck in this net? Because that’s how the game is played, nothing more. And why can’t I pick up the ball with my hands or kick the puck in with my skate? Because these things would violate the rules − rules, again, which exist simply because we couldn’t play without them. Of course it’s possible to play a game seriously, which is what professional athletes do, for example. But their salaries or glory are things that exist outside of the game, in the practical rather than in the aesthetic, since one can always play for free or without a care for the recognition of others.

There are three other modes of the aesthetic, and these exist alongside playing for fun and often overlap with it. They are disinterested appreciating, as when you savour something or enjoy its beauty, whether it be an artwork, a fine wine, or a person; disinterested imagining, when you fantasize by using your imagination in ways unrestricted by fact, letting it “run free”; and disinterested presenting, when you put on an entertaining show, a spectacle. … Continue reading

The Liberal-Communitarian Debate

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So shone in sunlight the fine pointed spear
That the republican poised in his right hand
With deadly aim at brilliant Dworkin
At his skin where most it lay exposed.
For nearly all was covered
By the bronze gear Dworkin had taken
From slain Sandel.
It showed only the bare throat
Where the collarbones divided neck and shoulders,
Where the death of the soul is quickest.
So here was where, as the liberal charged,
The republican drove his point home.
The end came quick, and death closed upon the lawyer,
Spirit from his body fluttered to undergloom,
Bewailing fate that made him leave his youth
And neutrality behind. And as the man died
The republican spoke. He said:

“Die, make an end.
You who has made a world
Where there is nothing worth dying for
And nothing good on TV.”

 

(Oxford 1992. With apologies to Fitzgerald and Lattimore’s Homers.)

Isaiah Berlin and the Enlightenment

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Here’s the description provided of the book edited by Laurence Brockliss and Ritchie Robertson, Isaiah Berlin and the Enlightenment (Oxford University Press, 2016): “Isaiah Berlin (1909-97) was recognized as Britain’s most distinguished historian of ideas. Many of his essays discussed thinkers of what this book calls the ‘long Enlightenment’ (from Vico in the eighteenth century to Marx and Mill in the nineteenth, with Machiavelli as a precursor). Yet he is particularly associated with the concept of the ‘Counter-Enlightenment’, comprising those thinkers (Herder, Hamann, and even Kant) who in Berlin’s view reacted against the Enlightenment’s naive rationalism, scientism and progressivism, its assumption that human beings were basically homogeneous and could be rendered happy by the remorseless application of scientific reason. Berlin’s ‘Counter-Enlightenment’ has received critical attention, but no-one has yet analysed the understanding of the Enlightenment on which it rests. Isaiah Berlin and the Enlightenment explores the development of Berlin’s conception of the Enlightenment, noting its curious narrowness, its ambivalence, and its indebtedness to a specific German intellectual tradition. Contributors to the book examine his comments on individual writers, showing how they were inflected by his questionable assumptions, and arguing that some of the writers he assigned to the ‘Counter-Enlightenment’ have closer affinities to the Enlightenment than he recognized. By locating Berlin in the history of Enlightenment studies, this book also makes a contribution to defining the historical place of his work and to evaluating his intellectual legacy.”

Replique (from the Notre Dame Philosophical Reviews)

The fox, it seems, was wrong about many things. Isaiah Berlin’s accounts of Marx are “all flawed in non-trivial ways,” writes David Leopold (p. 23). And “there is no doubt that he penned a few [falsehoods] about Hume,” asserts P.J.E. Kail (p. 69). Karen O’Brien tells us that “Berlin does not provide anything resembling an accurate or rounded account of Montesquieu’s thought,” while Christopher Brooke complains that “Berlin never seems to have felt that he really had to engage with Rousseau as a serious theorist” (pp. 79, 93). Marian Hobson concludes that Berlin is mistaken to think that either Diderot or Hamann “fit into a simple category” (p. 112). Ritchie Robertson insists that Berlin would have recognized how Machiavelli is part of an alternative, minority branch of the Enlightenment if not for his “at best incomplete” account of it (p. 139). John Robertson declares Berlin’s portrayal of Vico “historically incoherent” (p. 159). And Kevin Hilliard feels a need to note that he is “certainly not claiming that Berlin was all wrong” when it comes to his account of Herder (p. 174). Lastly, we hear from Ken Koltun-Fromm that Berlin’s description of Moses Hess is more or less “seriously flawed and misguided,” and from Derek Offord that Berlin is “very partial” about the members of the Russian intelligentsia, indeed so much so that he takes us outside “the realm of scholarship, as we tend to conceive of it in early twenty-first-century academe, and in the direction of apology” (pp. 177, 199). … Continue reading

Une proposition de réconciliation

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Un désaccord vient de surgir entre Gérard Bouchard et Charles Taylor, auteurs du rapport sur les accommodements raisonnables au Québec. Taylor n’est plus d’accord qu’il faut interdire le port des signes religieux par ceux qui exercent les fonctions dites « coercitives » de l’État, c’est-à-dire les juges et les policiers. Premièrement, la distinction entre ceux qui exercent ces fonctions et les autres n’a pas eu l’influence désirée pour le public visé. Et deuxièmement, le contexte au Québec à changer : l’interdiction proposée contribue à la stigmatisation des communautés d’où venaient les personnes visées.

Réplique

Je veux suggérer une façon de concilier les deux auteurs. Je crains toutefois qu’ils ne l’acceptent pas. Pour commencer, il faut se rappeler que la recommandation qu’il faut interdire le port des signes religieux fait suite à une remarque dans le rapport qui regarde d’un bon oeil la proposition du Bloc québécois suggérant que l’interdiction s’applique à tous ceux et celles qui incarnent l’État et sa neutralité. Il me semble pourtant y avoir ici confusion entre neutralité et impartialité. Après tout, si un intimé musulman s’interroge sur l’impartialité d’un juge juif portant une kippa, il n’aura moins des raisons de le faire face non seulement à un juge chrétien portant une croix non ostentatoire, mais aussi si le Juif remplace sa kippa par une plus petite, non ostentatoire, et aussi si tous les deux cachent leur confession en enlevant leurs symboles religieux complètement. Alors que, puisqu’il fait partie de la description de poste des juges d’avoir un bon jugement, pourquoi pas simplement leur faire confiance pour se récuser quand il y a un doute sur leur impartialité? On n’a pas besoin d’une loi. … Continue reading