Cinq jours à Paris

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I

Les compagnies aériennes, dit-on, vendent plus de billets qu’il n’y a de place dans chaque avion. Quelle que soit la raison, c’est vrai cette fois-ci. Annonce d’Air Canada quinze minutes avant l’embarquement : « Nous avons vendu onze billets en double et devons régler la situation avant de recevoir les passagers à bord. » Murmure râleur dans la foule de la porte A-51. « Les onze passagers qui seront prêts à renoncer à partir ce soir… » Le murmure s’accroit, fusent même quelques remarques assassines. « … auront en compensation un billet d’une valeur de 800$ pour une destination de leur choix, en plus de l’hôtel pour cette nuit, le restaurant et un aller pour Paris demain. » En cinq minutes tout était réglé. Deux jeunes Françaises passent à côté de moi : « C’est un bon deal, quoi ! »

(Comment a-t-on pu gérer si vite l’enjeu des valises, déjà à bord ?)

Petit hôtel du Quartier latin. Recherches des œuvres en un tome de Stirner dans les librairies du coin, pour une étudiante qui fait un mémoire sur Stirner et Deleuze. Introuvable, comme à Montréal. Le livre n’est plus distribué. Par contre, chez Vrin, en vitrine, un ouvrage qui porte exactement sur le thème de la conférence que je dois donner dans deux jours. Regard rapide sur la table des matières : tout mon propos semble y être, en long, en large et en mieux. Même scène aux Classiques Garnier deux rues plus loin : cette fois c’est une grosse thèse québécoise publiée il y a quelques années, toujours sur le même sujet. Et dire qu’on se croit original. J’achèterai demain les deux livres par mauvaise conscience (qui me coûtera 75 euros). Quarante-huit heures pour trouver des angles différents.

Rue des Écoles, l’espace vert devant le collège de France s’appelle le square Michel-Foucault. Foucault n’est donc plus seulement une star, ou dans la Pléïade, le voilà square, à jamais institué. Et plus que jamais une cible : sur la plaque d’information quelqu’un a écrit « À mort le col roulé ! ». Le col roulé serait content, la critique est partout. La plaque – et donc l’État français – le présente comme un philosophe. Un collègue plutôt foucaldien de l’UQAM aime soutenir la thèse inverse. Serait-ce lui qui a écrit le graffiti, pour protester ?

Chercher le Stirner usagé sur le net. Une version en Australie, bon état, 175 euros. Une autre en Allemagne, dans les mêmes prix. Et une autre, enfin à… trois minutes de l’hôtel, toujours rue des Écoles, et beaucoup moins chère. Internet est pour les myopes, on voit au loin, mais aussi pour les presbytes, on voit mieux ce qui est tout près. Il est quand même un peu inquiétant de tout voir.

Autre square, devant l’École Polytechnique. Quelle stratégie pour booster ma conférence ? (dont le sujet, le multiculturalisme, m’ennuie un peu). Un jeune s’amuse à botter son ballon le plus haut possible dans les escaliers monumentaux de l’École. Très adroit. Ce n’est manifestement pas la première fois qu’il s’adonne à ce petit jeu. C’est fou comme les enfants de huit, dix ans, à Paris, ont l’air de « gamins ». Je n’ai jamais vu un seul Québécois qui ait tout à fait l’air d’un gamin. Le mot et la réalité sont parisiens. L’enfant joue parfaitement ici le rôle de l’enfant. Espiègle juste assez, avec le costume approprié. Les photos de Doisneau. Le gamin est donc une autre institution française, comme Michel Foucault. (N’est-il pas une sorte de Gavroche sadique et fort en thème ?) Paris a tout institué : chaque chose, chaque statut, de la femme de chambre jusqu’au penseur critique, semble y avoir la forme idéale qu’elle doit avoir.

Sur les quais, les bouquinistes. Comme toujours ébloui par la pierre blonde de Paris, tout autour, partout, si séduisante, à laquelle on a donné toutes les formes imaginables. « Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre. » Vers du plus parisien des poètes. Avec les années et la pollution, la pierre se couvre toutefois d’une couche de suie qui la rend plus ou moins sombre. Alors on la nettoie régulièrement au jet de sable pour lui redonner son teint d’origine. Notre-Dame a été rajeunie il y a trois ou quatre ans. On y voit les premiers signes de l’éternel retour de la suie. Juste à côté, fraichement nettoyé, le Palais de justice a une allure presque crémeuse, appétissante. (Il faut oublier ce qui se passe à l’intérieur). Au Louvres, la crème a déjà un peu tourné.

 

II

Atmosphère pré-électorale de fin de régime. Vu à la une d’un magazine (je cite de mémoire) : « Le complot. Qui a intérêt à couler Fillon ? ». Sans doute pas l’opus dei. Macron continue de monter dans les sondages. Le Pen plafonne au sommet. L’un et l’autre trainent des « affaires » financières qu’agitent leurs opposants. Mais rien de comparable au Pénélope-gate où s’empêtre le père-la-vertu que s’est choisi la droite. Heureux qui comme Ulysse fera un beau naufrage. La situation demeure néanmoins volatile pour le premier tour, d’autant plus que celui qui arrivera derrière Le Pen sera probablement président. Entre deux maux il faut choisir le moindre, mais qui est le moindre ? Le gaulliste provincial très à droite et un peu gauche, qui semblait pouvoir ramener au bercail républicain des brebis égarées au Front national, ou le mutant d’un progressisme libéral euro-bancaire, qui raflerait tout le centre ?

Des amis me donnent rendez-vous à la gare d’Arcueil-Cachan (un de ces noms si français) pour éviter d’avoir à entrer dans Paris en auto. Ligne RER B, celle de la Cité universitaire où j’ai habité trois ans avant de me retrouver en chambre dans le 19e. Mais jamais jusqu’ici je n’étais allé de l’autre côté du périphérique vers la banlieue sud. Terra incognita. Arcueil est une petite ville tranquille, banlieue un peu champêtre, modeste sans être lugubre, on l’imagine même plutôt charmante au printemps, encaissée entre deux collines et tranchée de part en part par un impressionnant aqueduc qui domine de très haut les maisons basses. Pierre y a passé une partie de son enfance après être arrivé de Pologne, qui alors était encore un autre monde. Arcueil est sa première France, la province à cinq minutes de Paris. Éric Satie y aurait vécu, monopolisant sans doute à lui seul toute l’excentricité que pouvait accueillir un tel lieu. Mais la singularité est partout si on veut bien la voir.

Discussion politique. Pascale en veut à Mélenchon. Hamon lui semble incarner le vrai socialisme français, après les années perdues de Hollande. Mélenchon a de la verve, des idées, mais aussi un grain de folie et de suspectes nostalgies castristes, en plus d’une poutinomanie russophile qui agace Pierre, resté polonais sur ce point. À gauche et à droite, le goût pour Poutine s’accroît dès qu’on s’éloigne du centre pro-européen. Ça change peut-être un peu, à l’extrême droite, depuis que Le Pen fait les yeux doux à Trump. (Ne croit-on pas aussi, au Front national, que « Paris n’est plus Paris » ?) Il serait encore possible pour Hamon de passer au second tour, précise Pascale, si Mélenchon était moins narcissique et se désistait. Pierre n’y croit pas trop. Quand à Macron, elle se demande qui le finance, mais voit un certain courage dans ses propos sur la colonisation. Autour de nous, dans ce café très populaire, on parle sport, on écoute vaguement « Questions pour un champion » à la télé au-dessus de nos têtes, et on s’étonne sans doute de mon accent, rarement entendu sous l’aqueduc d’Arcueil. Une partie votera FN, mais la France immigrée (à défaut d’un meilleur terme), comment votera-t-elle ?

Mon idéal politique – dans un premier temps – serait que chaque tendance, chaque force trouve sa meilleure expression. Idéal un peu court et naïf, dont on semble plus loin que jamais. Mais il est facile ici d’être blasé et de tomber dans l’ornière habituelle de se croire supérieur à ce qu’on décrit. On juge sévèrement le cirque électoral alors qu’il est inévitable, et qu’il n’en revient qu’à nous de l’ignorer. Il est d’ailleurs étrange de voir des penseurs de la démocratie radicale conserver une nostalgie pour la démocratie antique, où la politique devait être un mélange pas possible de passions et d’enjeux personnels qui feraient aujourd’hui rougir la presse people. Les Castoriadis athéniens écrivaient certainement déjà des harangues contre « la Montée de l’insignifiance ». Le seul point de vue qui ne conduit pas à désespérer ou se moquer de la politique est celui de la proximité immédiate, quand on est dans l’action, ou tout près, ou celui d’une distance maximale et surplombante à la Hegel. À mi-chemin, sauf aux temps d’exception, la politique a souvent l’air d’un match de foot interminable et futile où il s’agit d’arriver au but à coup de petites phrases. Mais il n’est pas interdit d’aimer le foot.

Dernière petite phrase en date, de Fillon : « la gauche fait régner un climat de quasi guerre civile qui favorise les radicaux. » On s’agitera là-dessus au moins jusqu’à ce soir. (Manifestement, je suis ni assez près, ni assez loin.)

 

III

Existe-t-il une manière plus inutile de passer son temps que d’écrire sur Paris ? Sur toutes les villes les commentaires abondent, mais sur Paris c’est l’infini. Alors on se sent un peu comme dans la chanson de Brel : Au suivant… Au suivant… L’orgueil ou le simple respect de soi consisterait à se taire. Mais à la longue l’orgueil est fatiguant, et inutile.

Le nombre de stratégies de séduction n’est pas illimité. À la table d’à côté d’une terrasse chauffée – il pleut des cordes trois pas plus loin – discute un jeune couple d’étudiants, probablement Grandes écoles, fringués et tout ça. Elle fume à la française, en tenant sa cigarette d’une manière qui lui affine parfaitement la main. Il ouvre le jeu par le récit de son road trip en Californie l’été dernier. Fort, le road trip. Le prochain coup est plus inattendu : « Je vais me rendre ridicule mais j’ai peur en voiture. La voiture est pour moi comme une arme chargée qui peut vous tuer. » – « Ah oui, vraiment ?! Depuis toujours ? » – « Non, depuis un accident qui m’a ensuite imposé cette image. » – « Mais alors, le road trip ? » Ça continue comme ça juste un peu trop longtemps. Jouer les modestes en avouant un défaut sans importance a toujours été une avenue possible. Mais il abuse, le truc devient trop appuyé. Sans le dire, elle le trouve sans doute déjà un peu lourd.

Concert de piano dans une de ces très anciennes et minuscules églises des petites rues qui font face à Notre-Dame. L’intérieur comme une grotte sombre et froide éclairée en partie par trois chandeliers. Icônes orthodoxes. La jeune pianiste est russe, Natascha Kadirova. Ou au moins franco-slave. La musicienne est l’une des manifestations les plus parfaites d’une certaine idée de la féminité. Grande robe noire, Élégie de Rachmaninov, Scènes russe de Tchaïkovski, Fantaisies de Mozart. J’oublie la conférence.

Depuis longtemps, tous les cafés et bistrots parisiens offrent des salades de chèvre chaud. Mais cette année, révolution, elles sont toutes devenues des salades de chèvre chaud et miel. La France change, c’est donc vrai. Mais que veut dire tout ce miel, politiquement ? Est-ce que ça n’annoncerait pas l’ère Macron ?

Le miel n’a jamais été mon fort. Lisons plutôt le dernier Houellebecq, acheté hier, En présence de Schopenhauer. Il s’agit de courtes traductions de son maître en pessimisme, avec commentaires. Houellebecq reste le plus intéressant et habile des déclinistes français actuels. Par contre, ici, pas grand chose qu’on ne savait pas déjà. Un peu salé, à son habitude. Ne m’intéressent vraiment que les signes répétés de son combat contre Nietzsche et le nietzschéisme. Sur ce terrain il vise souvent juste : le vitalisme héroïque et parfois ampoulé de Nietzsche n’est pas vraiment une réponse au sombre chant schopenhauerien. En fait, il n’y a pas de réponse, il n’y a que des préférences pour d’autres musiques. Mais ça, Nietzsche le savait déjà… ce qui veut peut-être dire, au fond, que l’autre avait raison.

 

IV

On me rapporte ce commentaire de Marcel Gauchet sur Trump : « De la politique sans sur-moi ». Les tweets de l’énergumène comme immédiateté pure, sans l’ombre d’un idéal pour encadrer, ralentir, restreindre, élever. Mais la remarque de Gauchet est aussi un miroir où se reflètent la France et son regard sur l’Amérique. « Oh là-bas, m’y scalper de mon cerveau d’Europe ! / Piaffer, redevenir une vierge antilope / Sans littérature, un gars de proie, citoyen / Du hasard et sifflant l’argot californien ! » Comme tant d’autres, Laforgue a rêvé d’un fabuleux road trip qui réenchanterait le monde. Attrait de la vie délestée du poids de l’histoire, attrait et répulsion du vide.

Étant moi-même de « là-bas », élevé au fond de la forêt abitibienne, on doit me voir ici comme une sorte d’orignal. (Les antilopes sont rares, en Amérique, cher poète.) Mais les orignaux aussi ont un sur-moi.

Gauchet ne visait toutefois pas que l’Amérique. Il pensait à l’actuel, à l’émergeant, au fantasme d’un présent chimiquement pur. C’est une des tentations des penseurs fascinés par Hegel : centrer l’attention sur la pointe extrême du temps, l’isoler pour tout repenser à partir d’elle. Ne risque-t-on pas ainsi de laisser un peu trop le reste en arrière? Le reste, ce sont toutes les strates accumulées. Un orignal sorti de sa forêt voit spontanément la France comme une très ancienne et complexe stratification symbolique. La monarchie est encore là, et la féodalité, et les raffinements aristocratiques, et la fille ainée de l’Église, tout ça transformé mais non pas aboli par l’alchimie républicaine. Et tout ça assombri par l’actuel sentiment du déclin. Paris m’apparaît parfois comme un immense et splendide récif de corail où l’essentiel s’est consolidé en pierre. En surface, dans les infractuosités, vivent et s’accrochent les contingentes fleurs du présent. Bien entendu, la perspective de l’orignal a aussi sa fausseté. Son Paris est un peu trop le contraire de sa forêt d’origine, ou pour sortir des images, le contraire de la petite ville de mon enfance, qui était plus jeune que la plupart de ses habitants.

Hier, conférence. Elle a lieu au centre d’études québécoises de Paris III, rue de Santeuil. Le trajet me ramène à l’esprit le séminaire de François Furet sur Tocqueville auquel j’assistais il y a plus de vingt-cinq ans. À chaque semaine y venait un vieux communiste qui maugréait toujours un peu. À la fin de l’année, il avait lâché le morceau : « Monsieur Furet, votre Tocqueville, pour être bien franc, il ne me plaît pas du tout ! » Assistait aussi un silencieux étudiant mexicain qui apportait toujours plusieurs tomes des œuvres complètes, soigneusement rangés ensuite sur la grande table centrale. Les livres parlaient pour lui.

Public moins nombreux aujourd’hui, une dizaine de personnes, dont deux anciens étudiants de mon université qu’il me fait plaisir de revoir, et une autre, toujours de l’UQAM, très intéressante, qui travaille sur la représentation de la colère des femmes dans le roman. Le collègue qui organisait l’événement anime le débat, tout se passe au mieux. Une dame très bien vient ensuite me féliciter pour mon propos. Elle ajoute : « l’égalité des peuples, tout ça, vous y croyez, vous ? N’est-ce pas du politiquement correct ? » Sa coiffure était parfaite, son tailleur aussi.

Repas dans un café du quartier. Dans notre petit groupe un étudiant algérien qui fait à Paris une thèse de littérature sur Robert Lalonde. Il nous explique qu’il est tombé sur un roman de Lalonde tout à fait par hasard, dans une bibliothèque. Il l’a lu, puis en a lu un autre, puis un autre, frappé par une proximité de thèmes avec la littérature algérienne. Aucun des Québécois autour de la table ne semble avoir lu Lalonde. Je n’ai fait que le voir au théâtre, et l’apercevoir, assez souvent, en train d’écrire à une table du défunt café les Gâteries, sur St-Denis.

« Se scalper de son cerveau d’Europe ». Je relis Deleuze, vieux sorcier, qui met en scène ce désir d’un bout à l’autre de son œuvre. Il fabrique son arsenal de concepts – la déterritorialisation, le moléculaire, les lignes de fuite, les machines de guerre – pour échapper au corset des jardins de l’esprit à la française. La vierge antilope de Laforgue n’était qu’une naïve et souriante incarnation de Dyonisos, celles de Deleuze sont bardées de fer et d’acier des pieds à la tête. Mais fuir pour se retrouver, voilà l’ultime alchimie rêvée, les noces de l’esprit et de la vie. Deleuze était un peu fou. Il faut l’aimer pour ça, avoir voulu être un peu fou. Il avait en horreur les esprits chagrins qui voient en tout leur propre fin. On comprend que Houellebecq s’attaque au nietzschéisme.

Il doit bien pourtant y avoir un milieu entre la délectation morose et l’héroïsme un peu forcé des aventuriers (ou des gamins ?) de l’esprit.

Six gardes républicains à cheval et en grand costume descendent le boulevard Saint-Michel sous une pluie froide. Impression d’un film où des rescapés de Waterloo reviennent dans l’indifférence générale.

En passant devant la télé de l’hôtel, j’entends que François Fillon a enfin rencontré Fine, la vache mascotte du salon de l’agriculture de Paris. Moins placides qu’elle, plusieurs de ses conseillers démissionnent en apprenant qu’il sera mis en examen.

 

V

L’écriture est toujours plus ou moins injuste. Il faudrait multiplier les points de vue et les retouches à l’infini pour surmonter ce que chaque mot et chaque impression ont de trop partiel ou partial, de trop vague ou de trop précis, les couleurs trop neutres ou trop soutenues. Mais c’est impossible. D’où le sentiment d’une sorte de culpabilité, ou au moins de regret, qui suit chaque texte qu’on laisse échapper. On doit compter sur la bienveillance des autres, en souhaitant qu’ils sachent lire entre les lignes, ou ne pas lire. Et qu’ils sachent aussi voir l’ironie et les silences comme une pudeur.

La présidentielle française a maintenant l’allure d’une corrida où le favori d’il y a quelques mois est devenu la bête traquée dont on attend la mise à mort.

Jardins du Luxembourg, rendus presque vides par le froid et la grisaille. Quelques coureurs et, plus loin, un vieux couple. « Tu vois, c’est ici et sur les quais, lui apprend-elle, que les Parisiens font leur footing ». Beaucoup de Français connaissent à peine Paris. Ça me rappelle un oncle de la rue Orléans, dans Hochelaga, qui à 45 ans n’avait encore jamais mis les pieds dans le vieux Montréal. Les distances sont dans nos têtes.

Lire ou marcher sous la pluie ? Marcher. Le pont des Arts, désert. Il a perdu cette boursouflure de cadenas qui l’avait envahi pendant des années. Une page wikipédia donne tous les détails sur cette manie des « cadenas d’amour ». On y apprend que dès 2010 la ville de Paris avait mis en garde contre le risque qu’entraînait leur poids. Ce serait pourtant un étudiant des beaux-arts, en face, qui aurait enlevé les parois cadenassées du pont des Arts pour en faire… une œuvre d’art. (De l’art au cube) La ville avait malgré tout eu le temps d’ajouter un avis officiel précisant que l’objet fétiche « n’était pas l’idéal pour symboliser l’amour. » Les fonctionnaires veillent donc à ce que certaines traditions résistent : Paris, qu’on se le tienne pour dit, n’est pas la ville de l’amour cadenas.

Le ciel s’éclaircit un peu. Quelques rares bouquinistes ont ouvert leurs grandes caisses vertes. Par beau temps, on peut espérer une récolte respectable, aussi bien en livres récents qu’en vieux livres reliés. Pas aujourd’hui. Au premier, des banalités pêle-mêle, des babioles, une Sainte vierge en plastic entre Spiderman et le Marsipulami. Un peu plus loin des illustrations olé olé fin de siècle. Arrive un couple. Elle regarde une édition populaire de la Reine Margot à deux euros. Il lui dit quelque chose en russe d’un ton moqueur. Peut-être : « c’est à peine si tu sais déchiffrer les menus de bistrots, comment lirais-tu tout un roman en français » ? Elle n’achète pas. Quatre militaires, mitraillettes à l’épaule, canons tournés vers le sol, passent tout près de nous. Rien d’anormal, la routine en ces temps de terrorisme. Assurer la sécurité des lieux fréquentés et protéger les gloires de la France.

Chez Gibert, au moins, on est sûr de trouver. Dès l’entrée un livre politique intitulé « Fin de règne ». Les Français veulent-ils vraiment tout savoir du hollandisme ? Les « ismes » ont plus que jamais la cote. J’ai lu je ne sais plus où une critique du « dégagisme ambiant ». (Dégage Hollande ! Dégage Sarko ! Dégage Fillon ! etc.) Sans doute y aura-t-il un jour une thèse intitulée Le dégagisme, ou la crise contemporaine de la représentation ou encore Du dégagisme en hyper-modernité. Quoique la chose, sinon le mot, est tout de même une vieille pratique française. Quel siècle plus dégagiste que le 19e ? Un étage plus haut, un livre sur l’écriture et les déambulations dans Paris. Décidément, tout ce qu’on peut imaginer ou faire finit en livre. Peut-être que le sur-moi s’étiole, mais la vie non représentée (non écrite, filmée, surveillée, protégée, contrôlée) devient rare.

J’achète ces déambulations par curiosité. Style très recherché. « Le proche n’est pas rien. Tous les rêves et toutes les peurs dans lesquels l’idée du monde nous maintient aujourd’hui se nourrissent du miel amer des lointains. » En quelques pages, on y lit que la flânerie sans but dans les rues des grandes villes a pour condition l’otium aristocratique, comme la philosophie, qu’elle rend possible une sorte d’épiphanie du réel, qu’elle nous révèle soudainement notre mortalité avec une force nouvelle, qu’elle est une résistance à la marche au pas des régimes autoritaires, et bien d’autres choses encore. Une phrase résume tout : « le flâneur est subversif ». Eh bien… je reviendrai donc au Québec aristocrate, philosophe, mystique, lucide, héroïque et résistant, ce qui n’est pas si mal pour quelques jours ailleurs.

Hausser le flâneur, pourtant déclaré l’aventurier du sensible et du particulier, au rang de symbole, au rang d’Idée. Traduire son errance vague dans une forme durable. Subvertir l’institué, instituer le subversif – ces paradoxes trouvent à Paris leur forme la plus achevée. (Foucault au Collège de France !)

J’aurais voulu voir la grande exposition Vermeer au Louvres. Ultime occasion : il y a des « Nocturnes » les mercredi soir jusqu’à 21h30. Mais le succès est tel qu’il faut réserver sa case horaire sur le net. Aller se perdre dans une foule pour défiler en vitesse devant douze toiles ? La paresse l’emporte. Je troque Vermeer pour un vieux film dans une petite salle du quartier latin. Le diabolique Docteur Mabuse de Fritz Lang. Une sorte de bande dessinée en vrai où des restes d’expressionnisme deviennent loufoques. Vérification faite, les deux « bons » Docteur Mabuse sont de 1922 et 1933. Celui de 1960 est déclaré un film raté par un critique qui a l’air de tout savoir sur Lang.

Matin clair où je m’attarde une fois encore dans ce tableau urbain que j’aime presque trop, avant de m’enfoncer sous la Seine vers le RER et Montréal

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